lundi 30 novembre 2009

Le Janus de la concurrence

Les critiques de la concurrence proviennent le plus souvent d’une compréhension insuffisante de ce phénomène. Car la concurrence est un Janus à deux têtes : elle comprend dans le même processus innovation et imitation, émergence et indifférenciation. Sans innovation, rien à imiter; et sans imitation qui risque de faire disparaître le profit, pas d’incitation à innover. Innovation doit être pris dans un sens très large, schumpétérien : il peut s’agir d’un nouveau produit, mais aussi de nouvelles matières premières, méthodes de production, ou de nouveaux marchés… Bref, tout ce qui distingue une firme d’une autre.

La plupart des critiques de la concurrence se focalisent sur l’aspect « imitation » en minimisant la dimension « innovation ». C’est ainsi que la concurrence est fréquemment qualifiée de destructrice, ou prédatrice.

Dans le marxisme, la concurrence, correctement perçue comme l’essence du capitalisme, est sensée conduire à une baisse tendancielle du taux de profit, entraînant la disparition des entreprises les plus faibles, ce qui conduit à une concentration accrue, elle-même accentuant le phénomène de monopolisation et de baisse du profit. L’une des failles du raisonnement (il y en a d’autres, qui tiennent en particulier à l’utilisation par Marx de la valeur-travail) réside dans l’oubli de la dimension innovatrice. Derrière le capital, Marx n’a pas vu l’entrepreneur. C’est l’action de l’entrepreneur qui va découvrir de nouvelles opportunités de profit rendues possibles par l’évolution continue de l’environnement, et par là contrecarrer la tendance à la baisse du profit. Au final, la concurrence fait baisser le profit (imitation), mais dans un deuxième temps (innovation), elle pousse à son augmentation, si bien qu’aucune tendance définitive ne se dégage. C’est l’une des raisons pour lesquelles les fidèles marxistes attendent toujours la Révolution annoncée par les écritures…

En un sens, cette conception, mutatis mutandis, est comparable à l’approche néo-classique focalisée sur le concept de concurrence pure et parfaite. L’état de concurrence pure et parfaite dans le paradigme néo-classique est à la fois considéré comme stable et optimal alors qu’il traduit en réalité une absence de concurrence ! Le modèle n’est stable qu’en l’absence d’innovation, qui représente l’une des deux facettes de la pression concurrentielle. Les néo-classiques se concentrent sur l’aspect « imitation », et nient toute possibilité d’innovation. Mais l’absence d’innovation ne peut signifier que l’absence de pression concurrentielle ! Cela amène le courant néo-classique à préconiser des politiques de la concurrence qui tendent à la convergence de l’économie vers la situation de concurrence pure et parfaite ; ce qui en réalité revient à amputer la concurrence, car lui dénie toute faculté de s’exprimer. Sous couvert de renforcer la concurrence, on la supprime dans les faits.

Ce défaut de compréhension est assez proche de celui manifesté par René Girard, le génial explorateur des phénomènes de mimétisme dans les sociétés humaines. Malheureusement non économiste, Girard s’en tient à la dimension mimétique de la concurrence et oublie sa dimension inverse de force différenciatrice. Il voit donc en la concurrence un courant essentiellement destructeur car les rivalités mimétiques finissent par déclencher une violence primitive qui peut être d’une violence extrême. Cette violence est susceptible à son paroxysme de remettre en cause le lien social, et générer un cycle de révolutions. Les sociétés anciennes ont choisi de concentrer la violence sur le bouc émissaire (on peut ici par analogie penser au capitaliste, vilipendé comme exploiteur), ce qui met fin pour un temps à la crise mimétique. Pour Girard, seul le christianisme en tant qu’il affirme l’innocence du bouc émissaire, peut mettre fin aux rivalités mimétiques. D’une part, Girard omet d’appliquer au capitalisme sa théorie (il faut pour lui diminuer l’intensité de la concurrence afin de pacifier la société, plutôt que de démontrer l’innocence du capitaliste), mais surtout il ne comprend pas la nature duale de la concurrence : à côté de sa dimension mimétique, elle recèle des forces de différenciation, d’autant plus puissantes que les rivalités mimétiques se font violentes. Autrement dit, le capitalisme contient en lui-même son mécanisme salvateur.

Pour revenir à une approche plus économique, la nature de la concurrence ne peut être comprise que comme un processus, plutôt que comme un état. Elle n’entraîne le monde vers aucune apocalypse ou grand soir, ou état stationnaire, mais seulement vers un changement continu, généralement créateur de richesse et donc d’amélioration de la situation générale.

De même que la concurrence est duale (imitation/innovation), elle génère un déséquilibre temporaire (l’innovation) en même temps que des forces de rappel vers l’équilibre (l’imitation). L’équilibre économique n’est donc jamais stable. A vrai dire, la question est plus complexe que cela, car l’innovation tend elle-même vers un nouvel équilibre, que l’imitation modifie pour tendre vers un équilibre encore nouveau. La concurrence est donc équilibrante en même temps que déséquilibrante…

Cette approche permet de relativiser les critiques sur les destructions générées par la concurrence. Certes elle remet en question des situations acquises ; par exemple, l’ouverture des frontières peut entraîner du chômage au sein d’une branche non compétitive. Mais le bilan ne peut jamais être effectué de manière comptable, comme si l’on pouvait analyser un phénomène (ici « l’ouverture des frontières ») en raisonnant toutes choses égales par ailleurs. Le propre de la concurrence, c’est justement de bouleverser l’ensemble du paysage, de sorte que le « toutes choses égales par ailleurs » ne fait pas de sens. L’intensification de la concurrence intensifie également la pression innovatrice, qui ouvre de nouveaux horizons. Ainsi l’ouverture des frontières peut entraîner l’adaptation de l’industrie domestique, mais aussi le redéploiement vers d’autres niches ou d’autres branches, de nouvelles spécialisations, l’intensification des échanges, etc. Les modèles économétriques sont inaptes à capter ce qui fait l’essence de l’économie, à savoir les capacités entrepreneuriales de l’humanité. Seule l‘observation a posteriori pourra effectivement expliquer la manière dont l’économie s’est adaptée aux nouvelles conditions. La prévision, parce qu’elle ne prend pas en charge l’inventivité humaine, en est incapable.

Comprendre la nature duale de la concurrence, c’est admettre que la plupart des politiques de la concurrence ne s’attaquent qu’à une des dimensions de la question (l’imitation plutôt que l’innovation) et jouent donc un rôle néfaste. La réglementation est bien souvent une mauvaise régulation : la concurrence n’a pas besoin d’autre régulation qu’elle-même. Réguler pleinement la concurrence, c’est la laisser se manifester dans toute sa force. Elle contient en elle-même les forces qui la poussent vers l’avenir et les mécanismes de rappel qui tendent vers de nouveaux équilibres. Voilà qui devrait représenter une bonne nouvelle pour ceux qui cherchent la pierre philosophale d’une économie de marché encadrée.

jeudi 19 novembre 2009

Bulles passées et à venir

Les marchés sont-ils instables par nature ? Les partisans d’une régulation accrue tirent avantage de la fréquence des crises (euphorie, suivie d’effondrement, le tout assimilé à une « bulle » financière) pour asseoir leur thèse, avec le soutien d’une grande partie de l’opinion publique. Mais les apparences seraient-elles trompeuses ? Car un examen attentif des bulles suggère que l’intervention de l’Etat n’est pas complètement étrangère au phénomène.

Qu’est-ce donc qu’une bulle ? En première analyse, il s’agirait d’une dilatation excessive du prix des actifs, qui conduit à un éclatement brutal. La difficulté de cette définition tient à ce qu’il est quasi-impossible de définir à quel moment un prix de marché devient excessif. On sait que le prix d’un actif financier est essentiellement défini par les anticipations des agents sur ce qu’il peut rapporter à l’avenir. Tout prix est donc subjectif par nature, et la notion de prix intrinsèque, ou de valeur réelle, ne repose que sur du sable. Si la bulle pouvait être identifiée comme telle, il est évident qu’elle éclaterait à l’instant-même. Autrement dit, ce n’est qu’ex-post, après son éclatement, que l’on peut reconnaître que l’on a été confronté à un phénomène de bulle. Cela amène certains auteurs à nier la possibilité de bulles. Selon eux, le prix de marché est toujours justifié par les anticipations. Si une crise éclate, cela s’explique par une modification brutale des anticipations, généralement causée par un changement dans l’environnement. Cette thèse s’appuie notamment sur la théorie des marchés efficients : selon ce postulat, toute l’information disponible se retrouve à tout instant dans les prix de marché.

Sans nier tout mérite à cette analyse, il faut lui reconnaître un caractère un peu extrême. La théorie des marchés efficients est de plus en plus contestée, et n’a jamais été admise, pour des raisons un peu longues à développer, par les auteurs de l’école autrichienne, lesquels figurent pourtant parmi les plus inconditionnels défenseurs des mécanismes de marché.

Admettons de façon empirique que les marchés fonctionnent souvent de manière apparemment irrationnelle. Sans prétendre proposer une théorie de la formation et de l’éclatement des bulles, on peut montrer que ces défaillances du marché sont essentiellement liées à des déficiences de l’Etat. Prenons quelques exemples parmi les plus célèbres de l’histoire : la tulipe-mania en Hollande au 17e siècle, le système de Law au 18e en France, la crise boursière de 1929, et enfin la bulle immobilière américaine, à l’origine de la crise dont nous peinons actuellement à sortir.

La spéculation sur les tulipes en Hollande est souvent citée dans les manuels d’histoire. L’année 1636 a vu les prix s’envoler vertigineusement, avant de retomber brutalement en février 1637. Il semble pourtant aux historiens contemporains que cet engouement a été beaucoup plus limité dans son ampleur qu’on ne l’a souvent écrit. Le commerce des tulipes fut le fait de quelques professionnels et non de couches sociales entières. Les contrats typiques étaient des contrats à terme, l’acheteur contre une petite somme d’argent s’engageant à payer le prix convenu à l’échéance. Le facteur déclenchant de la chute semble avoir été une disposition prise par la guilde des fleuristes et validée par le parlement hollandais, qui a transformé les contrats d’achats à terme en simples options : les acheteurs pouvaient se dédire à peu de frais à l’échéance pour tous les contrats passés après le 30 novembre 1636. Personne ne fut ruiné par la chute des cours car tout s’était réduit à un jeu d’écriture, sans compensation monétaire. C’est donc bien un changement réglementaire qui a provoqué la fin brutale de la spéculation, et l’effondrement des prix, plutôt qu’un dysfonctionnement du marché.

Le système de Law fut en revanche beaucoup plus dévastateur socialement. Sans revenir sur les détails de cette affaire, on peut noter que ce sont les privilèges puis les monopoles conférés par l’Etat qui constituent la colonne vertébrale du montage. L’objectif de Law consistait à remplacer les encaisses métalliques par du papier-monnaie gagé sur des opérations coloniales pour le moins peu transparentes… Bénéficiant initialement du crédit public, le système apparaît comme l’occasion d’enrichissement facile et sans risque (période spéculative) puis s’effondre d’un coup lorsque la fraude (l’insuffisance d’actifs) est découverte. Banque privée jouissant du monopole d’émission des billets, la banque de Law fut la première à démontrer le danger des systèmes de banque centrale.

La crise de 1929 a fait l’objet d’une étude approfondie par Murray Rothbard, dans son ouvrage classique « America’s Great Depression », publié en 1963. Il y établit que l’expansion monétaire orchestrée par la Fed (créée en 1913) de 1921 à 1928 a été le terreau dont s’est nourri la spéculation. Le resserrement de la politique monétaire en 1928 a fragilisé le marché, dès lors à la merci du moindre retournement de tendance. L’excès de liquidité pendant les Roaring Twenties a favorisé l’investissement en titres au détriment du secteur réel. La violence de la crise s’explique par le désarroi des participants qui pensaient que la Fed détenait la pierre philosophale conduisant à l’expansion perpétuelle, et qui ont vu le système s’effondrer sans remède.

L’expansion monétaire excessive est tout autant responsable de la bulle immobilière américaine des années 2000. On y ajoutera les incitations étatiques à prêter à des débiteurs à risque, les garanties dont bénéficiaient des organismes semi-publics comme Fanny Mae et Freddy Mae, et enfin la prise de risque inconsidérée des grands établissements s’appuyant sur le principe du « Too big to fail », selon lesquels l’Etat viendrait à leur secours en cas de faillite.

Tous ces cas de bulle financière au cours de l’histoire montrent que ce n’est pas le pur fonctionnement du marché qui crée les bulles, mais bien le contexte réglementaire et politique dans lequel se développe le marché. Il ne s’agit pas de nier le caractère cyclique de l’économie, mais plutôt de souligner que l’intervention de l’Etat tend à amplifier les fluctuations, et à limiter les forces automatiques de rappel mises en place par le jeu du marché. L’opinion publique tend à attribuer la responsabilité des crises aux spéculateurs. C’est cependant une vérité contre-intuitive que la spéculation est anticyclique et donc stabilisatrice : pour gagner de l’argent le spéculateur doit jouer à contre–tendance (acheter au son du canon, vendre au son du clairon, selon la célèbre formule des Rothschild). Les réglementations anti-spéculation risquent donc d’aggraver le mal qu’elles prétendent combattre. Parallèlement, des réformes cosmétiques comme l’encadrement des bonus des traders ne changent rien aux mécanismes de base à l’œuvre sur les marchés. En revanche les politiques à l’origine de la crise sont maintenues et même amplifiées : dans le contexte actuel de taux d’intérêt quasi-nuls et de déficit publics massifs, de nouvelles bulles sont à craindre, comme le suggère l’euphorie des bourses depuis quelques mois.

mercredi 11 novembre 2009

L’indicateur du bonheur

Le rapport de la Commission Stieglitz, dont la version finale a été publiée en septembre dernier, inspire des sentiments mitigés. Le gouvernement français avait demandé à un aréopage d’économistes internationaux de réfléchir à des alternatives au PIB comme indicateur de la performance économique.

L’idée de départ est louable : la place excessive tenue par le critère du Produit Intérieur Brut dans l’analyse conduit à ce qu’on oublie trop souvent les lacunes de cet indicateur. Les deux principales à mon sens tiennent à sa mauvaise appréhension des activités non marchandes, et d’autre part à l’absence d’indicateur de stock. Pour le premier point, l’activité des administrations est évaluée à son coût de production. Pour augmenter le PIB, il suffirait d’augmenter le nombre de fonctionnaires… L’amélioration (ou la dégradation) de la productivité de l’administration ne peut donc être prise en compte, ce qui est gênant dans la mesure où la lutte contre les gaspillages du secteur public représente un des principaux enjeux de la politique économique.

Par ailleurs, le périmètre des activités non marchandes peut évoluer dans le temps sans que la sphère réelle en soit modifiée : c’est l’anecdote de homme qui épouse sa femme de ménage et fait ainsi baisser le PIB toutes choses égales par ailleurs (dans l’hypothèse où la femme mariée poursuivrait les activités de la femme de ménage…). Plus sérieusement, c’est toute l’économie souterraine qui est en cause, avec une solution de continuité entre les petits services entre voisins rémunérés en nature jusqu’à la fraude à grande échelle. Au milieu des années 1990, certaines études ont évalué l’économie souterraine d’un pays comme l’Ukraine à un montant compris entre 30 et 50% du PIB. Plus près de nous, on évalue l’économie souterraine italienne entre 15 et 20% du PIB[i]. L’évolution qui affecte cette sphère souterraine peut rendre ainsi les statistiques de PIB illisibles.

La deuxième série de limites du PIB tient à ce qu’il n’est pas un indicateur de stocks mais seulement de flux. Retenons l’analogie avec le compte de résultat (flux) et le bilan (stock) que doit établir toute entreprise. L’analyste financier doit impérativement disposer des deux types de documents pour prononcer un jugement fondé sur la situation de l’entreprise. L’Etat ne dispose pas en ce qui le concerne de comptabilité patrimoniale digne de ce nom, et l’établissement de celle-ci serait soumise à de graves difficultés : comment évaluer le château de Versailles ou Notre-Dame de Paris ? Ces bâtiments ne font pas l’objet d’un marché et ne peuvent donc être valorisés. Il est vrai que même pour une entreprise, l’interprétation d’un bilan est chose plus subjective que pour ce qui concerne le compte de résultat. L’analyste financier procède généralement à une série de redressements afin que les comptes reflètent mieux la réalité économique (l’une des causes principales tient à ce que les immobilisations détenues par l’entreprise sont consignées selon leur coût d’acquisition qui peut être très différent de leur valeur actuelle, même sous déduction des amortissements). Dans le cadre de l’Etat dont une grande partie du patrimoine ne fait pas l’objet d’un marché, une telle démarche est entachée d’arbitraire. C’est pourtant par l’analyse du bilan que l’on pourrait définir si l’Etat s’appauvrit ou s’enrichit par la croissance transcrite par le PIB : une catastrophe naturelle qui détruit des installations implique des travaux de reconstructions, qui augmentent le PIB, alors que le pays s’est appauvri…

Même pour le secteur privé, le PIB ne permet pas de prendre en compte les investissements, notamment incorporels (recherche et développement, formation, etc) qui rendent la croissance durable ou non. Autrement dit, une augmentation du PIB dans un contexte favorable peut laisser penser que tous les paramètres macro-économiques sont favorables, alors qu’elle ne traduit qu’un gaspillage du capital (y compris humain) qui prépare la crise de demain.

Plus largement, on oublie trop souvent que le PIB doit se comprendre comme un indicateur lié au contexte économique dans lequel il est mesuré. Il ne fait guère de sens de comparer sur cette base des pays ou des époques très dissemblables. L’ensemble des biens produits (et retranscrits dans la notion de PIB) peuvent différer totalement. Lorsqu’on explique que tel pays d’Afrique (cas de l’Ethiopie) dispose d’un revenu de moins de trois dollars par habitant et par jour, on oublie de préciser les différences d’environnement : un Européen ne pourrait survivre avec trois dollars par jour dans une métropole, alors que ce montant permet à un Ethiopien de mener une vie « normale » au sein d’un village des hauts plateaux. De même est-il peu utile de comparer les revenus en termes de PIB d’époques très différentes : la plupart des produits que nous consommons aujourd’hui n’existaient pas au 19e siècle. Et inversement nous ne consommons plus le type de produits utilisés par nos ancêtres.

Que les autorités cherchent à relativiser la notion de PIB représente donc en soi une bonne nouvelle. Mais l’on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude, lorsque la presse interprète ce souci comme la recherche d’un indicateur du bonheur.

Mesure le bonheur est voué à l’échec, car le B-A BA de la science économique réside en ce que l’utilité ne peut faire l’objet d’opérations arithmétiques d’une personne à l’autre (on dit que l’utilité est ordinale, et non cardinale ; il n’y a pas et il ne peut y avoir d’unité d’utilité). Si l’on se lance dans une tâche impossible, la raison est probablement autre : il s’agit de justifier un contrôle toujours plus grand de l’Etat sur la population. Car de la mesure à la tentative de contrôle, il n’y a qu’un pas. Le monde de Big Brother n’est pas loin, lorsque les unités de bonheur seront attribuées et régulées forfaitairement pour chaque catégorie de population…

La leçon est toujours la même : face à la limite structurelle de son pouvoir, l’Etat n’accepte que rarement que toute institution humaine est faillible et limitée. Sa réaction naturelle consiste au contraire non à s’adapter à la nature des choses mais en l’hybris, la tentative de forcer la nature, d’acquérir à toute force ce contrôle impossible sur la société (ou la nature). Ce qui est tout autant voué à l’échec mais entraîne des effets pervers et des coûts considérables. Méfiance et vigilance donc, sur cet indésirable indicateur du bonheur : le bonheur n’est pas dans les chiffres. Et peut-être n’est-il même pas dans l’économie…

vendredi 6 novembre 2009

Pour en finir avec la main invisible

Le concept de « main invisible », tel qu’imaginé par Adam Smith, le fondateur de l’économie classique en 1776, tient une place centrale dans la pensée libérale, aussi bien chez ceux qui la critiquent que ceux qui la défendent. Mais malgré des centaines de livres et de réflexions sur le sujet, l’origine aussi bien que le sens que lui assignaient Adam Smith en sont longtemps restés obscurs.

A vrai dire, « la main invisible » n’apparaît qu’une seule fois dans la Richesse des Nations, l’ouvrage de Smith. Elle n’y fait l’objet d’aucun développement, si bien que les commentateurs ont pu explorer nombre de directions pour l’interpréter. Dans le contexte de l’ouvrage, Smith indiquait que la recherche par chaque individu de son intérêt personnel concourt, comme par « une main invisible » à l’intérêt général. Les bouchers, les boulangers et autres artisans nous vendent leurs produits non par philanthropie mais en vue de promouvoir leur intérêt, tout le monde ayant à gagner de cette situation. Mais si l’on saisit bien l’idée générale, il faut avouer qu’aucune démonstration rigoureuse n’est apportée par l’auteur.

Mentionné comme en passant par Smith, le concept est au cœur de la croyance en l’efficacité de l’économie de marché, comme l’établiront les générations d’économistes qui vont suivre (de Bastiat à Hayek jusqu’aux libéraux contemporains). Car la nature humaine poussant chaque individu à rechercher son intérêt, c’est précisément par les efforts de chacun qu’un optimum social peut être obtenu. Nul besoin donc de correctifs extérieurs au marché, en particulier nul besoin de planification ou d’intervention de l’Etat.

La fortune d’un concept aussi allusif chez Smith a déclenché de multiples tentatives d’élucidation, avec pendant longtemps peu de succès. Ce n’est qu’assez récemment qu’un pas décisif a été franchi, grâce au rapprochement effectué par des économistes américains entre le concept de main invisible, et l’Essai sur le Nature du Commerce en général, de Cantillon.

Génie méconnu de l’analyse économique, Richard Cantillon, un financier irlandais installé en France, avait fait fortune en profitant du système de Law, dont il s’était retiré à temps car il en avait prévu la déconfiture. Il avait rédigé son texte en 1730 mais n’eut pas le temps de le publier avant sa disparition à Londres en 1734 (il fut probablement assassiné par son domestique, qui mit le feu à la maison pour dissimuler le crime). Le manuscrit a circulé -Mirabeau Père en disposait d’une copie-, et fut publié en 1755. Smith s’y réfère à plusieurs reprises dans son œuvre. Après la publication de la Richesse des Nations, Cantillon tombe dans l’oubli. Ce n’est que vers 1880 que l’en tirera Jevons, le fondateur anglais du marginalisme, étonné par la hauteur de vue et les conceptions d’avant-garde de l’ouvrage, dans lequel il voit un précurseur de l’école autrichienne. A maints égards, Smith constitue une régression par rapport aux intuitions géniales de Cantillon.

Selon Mark Thornton[i], le passage dont se serait inspiré Smith est celui du chapitre 14 de l’Essai. Celui-ci décrit un domaine autarcique dirigé par son propriétaire, qui dispose de paysans et d’artisans, de ressources en grain et en bétail, etc, le tout en vue de maximiser sa consommation personnelle. Cantillon pose que si le propriétaire délègue à des fermiers l’exploitation de son domaine, lesquels vont embaucher des ouvrier agricoles, et qu’il achète leur production, l’ensemble des ressources et des facteurs vont se trouver utilisés de la même façon que lorsque le propriétaire gérait directement le domaine. En effet, le jeu de l’offre et de la demande va conduire à la même situation d’équilibre : si un artisan produisait une quantité supplémentaire, le prix diminuerait, et il préfèrerait revenir à son niveau de production initial. De même pour l’affectation du grain entre consommation et ensemencement. Ce n’est que si le propriétaire change sa fonction de demande que l’affectation des facteurs se trouvera modifiée. Cantillon n’utilise pas le terme, mais tout se passe comme si la main invisible du propriétaire (par l’intermédiaire de contrats et du jeu du marché) affectait les ressources de la même façon que sa main visible lorsqu’il gère le domaine directement. Selon cette interprétation, la main invisible se rapporte donc au jeu du marché, capable d’optimiser l’allocation des facteurs et de parvenir à une situation d’équilibre. On voit que Smith a quelque peu déformé et limité le concept que Cantillon décrit avec une rigueur bien supérieure.

L’allusion mystérieuse de Smith a causé beaucoup de tort à la pensée libérale. Dans la mesure où la main invisible apparaît dans son livre comme un « deus ex machina », une force externe qui résout comme par un coup de baguette magique toutes les difficultés, les critiques du libéralisme ont eu beau jeu de dénoncer l’idolâtrie du marché, et de n’y voir qu’une révérence devant une pensée magique primitive. A la décharge de Smith, il faut ajouter qu’il ne s’attendait probablement pas à ce que l’expression de main invisible prenne une telle place dans la littérature économique. C’est d’ailleurs surtout à partir des années 1930 que les auteurs lui accordent une place qu’elle ne mérite probablement pas, vu son absence de caractère explicatif.

Le retour sur Cantillon permet de désamorcer toutes les polémiques inutiles. Le contexte très clair dans lequel se situe Cantillon permet de montrer que la main invisible n’est pas une force magique et irrationnelle, mais un mécanisme que l’on peut analyser en toute rigueur. Un mécanisme qu’il serait urgent de re-dénommer : pour éviter les confusions, les procès d’intention et les polémique stériles, la science économique aurait tout intérêt à rayer l’expression de son vocabulaire. Et s’il faut trouver un synonyme, le concours est ouvert…

vendredi 30 octobre 2009

Les Galbraith convertis au libéralisme européen ?

La famille Galbraith serait-elle devenue libertarienne ? C’est la question que l’on peut se poser au vu du titre de l’ouvrage de James (le fils de John), intitulé «l’Etat-Prédateur »[1]. Cette charge violente semble en effet annoncer des convergences inattendues avec l’analyse libérale classique. Pour Galbraith Jr, l’Etat (sont visées ici les démocraties libérales contemporaines) n’est autre que l’instrument privilégié des grandes corporations pour extorquer le maximum d’avantages et de profits à l’encontre des opprimés qui représentent la majorité de la population. Cette thèse post-marxiste entre en résonnance avec l’analyse libérale de la formation historique de l’Etat comme institutionnalisation de la domination d’une caste violente sur le peuple (que l’on pense à la féodalisation, où la noblesse assoit son pouvoir en échange de service de sécurités ; ou encore à l’approche d’un Hoppe sur l’Etat comme instrument aux mains des fonctionnaires exploitant les contribuables…).

Ne nous leurrons pas : ces convergences trouvent vite leurs limites, car Galbraith n’en tire pas la conséquence qu’il faut limiter le pouvoir de l’Etat. Selon lui, en effet, c’est par l’intermédiaire de l’économie de marché que l’Etat maximise son entreprise d’exploitation. Pour y mettre fin, il conviendrait de rejeter cette idéologie du marché libre, pour lui substituer une nouvelle planification, c'est-à-dire le contrôle de l’Etat sur l’économie. Par quel mécanisme l’Etat-«méchant» qui manipule le marché se transforme-t-il en un Etat-«bienveillant» qui planifie et redistribue, c’est ce que nous n’apprendrons pas dans l’article cité en note.

Ceci posé, on pourrait se demander pourquoi la planification n’est pas une démarche libérale. Dans le cadre de l’économie de marché, il est évident que chaque agent planifie l’essentiel de ses actions, l’hypothèse de rationalité (si l’on excepte des situations exceptionnelles comme les bulles spéculatives) semblant la plus adaptée pour expliquer les comportements. Pourquoi ce qui est nécessaire à un agent quelconque est-il non pertinent pour l’Etat ?

A l’évidence, l’Etat n’est pas un acteur économique comme les autres. D’une part son objectif premier n’est pas la maximisation du profit, mais la réalisation de projets politiques plus ou moins clairs, susceptibles d’évoluer au gré des circonstances. D’autre part, il s’appuie essentiellement sur la contrainte (réglementation, fiscalité), et n'est donc pas soumis aux règles habituelles du marché.

Comme montré par l'analyse économique, la planification n’est pas viable pour deux raisons :

1/ la capacité des agents à s’adapter face aux intentions affichées par l’Etat (anticipations adaptatives). Car si la planification n’est qu’indicative, elle se résout à un service des études. Mais si elle adopte un caractère impératif, elle se heurte aux réactions des agents. On sait par exemple qu’une politique de change clairement affichée rend les Banques Centrales vulnérables à la spéculation.

2/ le caractère ouvert de l’environnement. Le socialisme dans un seul pays est peut-être possible au prix d’une formidable machine répressive. En économie ouverte, c’est une impossibilité totale. La planification ne peut être que mondiale ou elle ne sera pas. Pour l’heure, on voit à quel point les divergences d’intérêts et de point de vue rendent quasi-impossible la simple coordination des Etats.

Même pour un agent privé, la planification fait de moins en moins sens à mesure que s’élève le niveau de complexité. Le coût d’acquisition de l’information mais surtout le degré d’incertitude tendent alors à croître de manière exponentielle. En situation d’incertitude élevée, plus qu’une planification rigoureuse, c’est la capacité à dégager une vision stratégique doublée d’une habileté tactique dans le pilotage de crise qui s’impose. D’où plutôt que la planification, des techniques comme le management par objectifs qui ne prétendent pas encadrer la totalité du réel dans un paradigme unique.

L’expérience montre que l’économie de marché n’a pas à rougir de ses performances même dans les domaines où elle est le plus critiquée, tels l’environnement ou les inégalités sociales. L’expérience montre aussi qu’a contrario les tentatives de planification déclenchent davantage d’effets pervers qu’elles ne résolvent de problèmes. Le retour aux vieilles lunes planificatrices n’est vraisemblablement pas le meilleur moyen de mettre fin à l’Etat-prédateur. Non, hélas, pas plus que son père, Galbraith Jr, n’est devenu un libéral européen…

lundi 26 octobre 2009

Crise du lait

La crise du lait illustre une nouvelle fois toutes les difficultés de l’économie administrée. Rationnement par les prix, par les quantités, subventions, aides à la personne, incitations… quelles que soient les tentatives de réforme, la politique agricole semble voguer de crise en crise depuis plus de 25 ans. Aucun autre secteur de l’économie que l’agriculture pourtant n’est davantage encadré et soutenu.

Les justifications habituelles des politiques agricoles sont rarement convaincantes. On met ainsi en avant :

· Des arguments d’utilité : Certes la sécurité alimentaire représente une priorité de toute collectivité humaine. Reste à savoir de quelle manière l’assurer…

· Des arguments sociétaux : l’importance de l’agriculture pour le monde rural, les paysages et l’environnement, dont l’importance va au-delà de la seule rentabilité de la filière agricole. S’il est vrai que le monde rural a subi un traumatisme sans précédent, l’agriculture représentant encore un tiers des emplois avant guerre contre 4,5% aujourd’hui, cette évolution commune à tous les pays développés ne constitue que la continuation d’un processus engagé depuis le 18e siècle (l’agriculture représente 80 à 90% des emplois en 1789).

· Des arguments plus économiques : la demande étant supposée peu élastique aux prix, le marché est extrêmement volatil, une faible variation de l’offre entraînant de larges fluctuations d’ajustement. Cela n’est pas le seul fait de l’agriculture, et peut se traiter par des instruments appropriés (marchés à terme, contrats-cadre, assurances, etc) dans le cadre d’une économie de marché développée.

Il nous semble plus juste de prendre en compte l’influence des lobbies agricoles et ruraux ainsi que leur poids électoral. Un peu partout dans le monde, les électeurs ruraux sont surreprésentés par rapport aux urbains, qu’ils s’agissent d’élections locales ou parlementaires. Les ruraux bénéficient ainsi par tradition de puissants relais politiques (ce qui n’empêche pas le sentiment d’exclusion dont souffre le monde rural, face à l’évolution d’une société qui lui devient de plus en plus étrangère).

Après le traumatisme de la deuxième guerre mondiale et de la pénurie alimentaire qu’elle a engendrée, les gouvernements croient trouver leur salut dans le contrôle du secteur. Une vision erronée ? Il est vrai que la mise en place à l’échelon européen de la Politique Agricole Commune en 1962 consistant pour l’essentiel en une garantie des prix n’a fait que progressivement apparaître ses effets pervers (stérilisation des structures et surproduction). Ceux-ci deviennent évidents au début des années 1980 avec le gonflement des excédents. Pour les résorber, des quotas sont instaurés en 1984. Si la question sort de l’actualité immédiate pour quelques temps, les problèmes ne vont resurgir qu’avec plus de force dans les années 1990.

Au cours de cette décennie en effet, au vu du coût exorbitant de la PAC (45% du budget européen), les tentatives de réforme visent à se rapprocher des mécanismes de marché. Les prix sont progressivement libérés, avec en contrepartie la mise en place d’aides directes aux exploitants. Cette logique d’assistance se développe avec le train de réforme de 2003, qui instaure un découplage croissant entre la production et le montant des aides. Des raisons d’opportunités (le scandale des « gros chèques » versés aux exploitations les plus importantes, et aussi la volonté de contourner les règles de l’OMC mises en place en 1994) se sont ajoutées à des considérations structurelles : l’aide à la production encourage la concentration des exploitations, alors que la priorité affichée en faveur de l’environnement et de la fonction « sociale » en milieu rural de l’agriculture militerait pour un arrêt du processus de concentration.

Quoiqu’il en soit, les mécanismes d’assistance, une fois lancés, ne cessent d’enchaîner les effets pervers. L’aide à la production génère un productivisme gaspilleur et ravageur. Passe-t-on à un système déconnecté de la production ? L’agriculteur devient un assisté permanent enfermé malgré lui dans une logique d’infantilisation. Dans une large mesure les politiques d’assistance ne résolvent rien car l’aide se retrouve capitalisée dans le prix des terres (voire des facteurs de production). Les agriculteurs qui s’installent aujourd’hui sont pénalisés et fragilisés en conséquence par un endettement excessif, qui les met en difficulté au moindre retournement de conjoncture.

Les limites de l’exercice sont maintenant évidentes : entre 2005 et 2008, la planète est au bord de la crise alimentaire car les gouvernements favorisent de manière artificielle les biocarburants qui réduisent l’offre alimentaire et notamment les excédents disponibles pour l’exportation ; cette période est immédiatement suivie d’une baisse brutale de la demande due à la crise financière, qui entraîne une chute des prix, et donc des revenus des agriculteurs incapables d’y faire face.

Le désarroi du monde rural est bien compréhensible. La solution ne consiste pas à revenir à l’encadrement des prix et à l’assistanat généralisé. C’est bien au contraire une modernisation accélérée du monde rural qui est nécessaire aujourd’hui. Le passage à une agriculture plus extensive, plus solide car mieux capitalisée, et mieux intégrée dans son environnement international, est indispensable. Une révision drastique de la PAC s’impose à nouveau, qui visera à faire de l’agriculteur un véritable entrepreneur plutôt qu’un assisté permanent.

mardi 20 octobre 2009

La catastrophe du New Deal

A l’heure où s’esquisse une timide sortie de crise, les voix qui réclament un nouveau New Deal se font moins pressantes. Et sans doute à juste titre : le New Deal n’a pas été autre chose en effet qu’une catastrophe économique.

Tous les paramètres macro-économiques convergent dans le même sens. Alors que les dépressions du 19e siècle se caractérisaient par leur brièveté, la grande crise ouverte en 1929 ne s’est véritablement terminée qu’en 1946 (on ne peut considérer l’économie de guerre entre 1941 et 1945 comme une période de « prospérité », la réduction du chômage n’étant due qu’à une conscription massive). Lorsque Roosevelt prend ses fonctions en 1933, le chômage atteint le niveau de 28%. En 1939, il était encore de 17% (après une baisse à 14% en 1937). Son taux moyen s’établissait à 18% entre 1933 et 1940. Le PIB par tête était en 1939 inférieur à celui de 1929 (847 USD contre 857 USD). L’investissement net privé était inférieur en 1940 à son niveau de 1930. Il a même été négatif en 1937 !

Ces résultats se comparent défavorablement à ceux d’autres pays. Le taux de chômage de la Grande-Bretagne était revenu à 10,3% en 1937. Quand au Canada, s’il avait souffert d’un taux de chômage inférieur de 3,9% au taux américain entre 1929 et 1933, la situation était renversée entre 1934 et 1940, avec un taux de chômage aux Etats-Unis en moyenne supérieur de 5,9% au taux de son voisin du Nord !

Ces chiffres désastreux s’expliquent par une erreur d’analyse. Pour Roosevelt (comme pour Hoover avant lui), le chômage est causé par un niveau des prix insuffisant. Le New Deal se déploie donc dans trois directions principales : la cartellisation de l’économie, le maintien des salaires à des niveaux artificiellement élevés, et l’augmentation des dépenses publiques.

Du côté de la cartellisation, le National Recovery Act amène à la création de codes sectoriels qui réglementent sévèrement l’activité. Les prix sont fixés en grande partie administrativement, et le jeu de la concurrence amoindri, d'où la conséquence inéluctable d'une baisse du niveau de la production. Parallèlement, le pouvoir est amené à créer une police spéciale de surveillance, qui transforme les industriels en délinquants potentiels. Le cas d’un tailleur du New Jersey emprisonné pour avoir vendu ses costumes quelques cents en dessous du prix minimal imposé est resté célèbre. Ce climat anti-business n’est guère favorable à l’investissement, ce qui se traduit en 1937 par un investissement net négatif.

Plus décisive encore apparaît la politique salariale, co-gérée avec les syndicats au sein de négociations de branches obligatoires. Alors que le taux de chômage dépasse tout ce que l’Amérique avait connu dans son histoire, les salaires minimaux sont remontés au-dessus du niveau du marché. Aucune distinction n’est établie suivant le niveau de qualification du personnel. Bénéficient de cette politique les salariés syndiqués (salaires élevés, meilleure sécurité de l’emploi, etc) mais les plus pauvres restent exclus. Ainsi la différence de salaire moyen entre syndiqués et syndiqués, qui ne dépassait guère 5% en 1933, s’élève-t-elle à 23% en 1940. L’élévation du coût du travail, l’encouragement aux grèves (28 millions de jours de grève en 1938), le développement d’une réglementation tatillonne, tout cela décourage massivement l’embauche, ce qui se retrouve dans les chiffres du chômage.

Le troisième volet du New Deal, l’augmentation des dépenses publiques, n’est pas une nouveauté absolue puisque Hoover avait déjà initié cette tendance (après une première hausse de 9% des dépenses en 1930, la croissance continue, au point que le déficit du budget fédéral représente 4,5% du PIB en 1933). Le déficit moyen s’établit à 5,1% du PIB entre 1934 et 1937. Tout cela ne suffit pas à empêcher une nouvelle aggravation de la crise en 1937 et 1938. Seule l’économie de guerre changera la donne, encore qu’il soit difficile dans ces conditions de parler d’un retour à la prospérité (le chômage baisse de seulement 7 millions de personnes entre 1940 et 1944 alors que l’armée enrôle 10 millions de soldats !). Pour contenir le déficit, les taux marginaux d’imposition sont placés à des niveaux prohibitifs, avec les effets désincitatifs que l’on connaît.

Ce rapide survol du New Deal ne laisse pas de doute quant à la réalité de l’échec économique. Cela n’a pas empêché Roosevelt de jouir d’une popularité élevée, qui lui a permis au rebours de toute la tradition constitutionnelle de se faire élire quatre fois de suite. Les raisons tiennent sans doute à des facteurs personnels (l’habileté politique de Roosevelt, son charisme personnel), à la mobilisation des mass-medias (la radio se développe véritablement à cette époque), mais surtout au développement des emplois et prébendes publics. Avec la raréfaction des emplois privés, les Démocrates savent jouer de cet avantage en termes électoraux, que les Républicains sont mal à l’aise pour contrecarrer. Là réside sans doute la seule vraie réussite du New Deal.